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  • Catherine HENKINET, 2007
    analyse

    Sérigraphies ou peintures, pictogrammes démultipliés ou variations sur un même thème, figures impersonnelles ou portraits de famille ? À y regarder de plus près, les œuvres de Nicolas Grimaud sont tout à la fois. Indéfinissables, elles portent en elles la recherche d’une définition de l’image. Dans la société, dans l’art en particulier, ses codes et son évolution, ses genres ainsi que ses critères de perception.

    Comme point de départ à la réflexion : les panneaux de signalisation routière. Dès 1998, une étrange étude a mené l’artiste sur les routes de France et de Belgique pour s’interroger sur la structure de construction des panneaux par rapport a leurs motifs. Ces éléments fusionnent d’avant en arrière et se chevauchent, le support et l’image pour lequel ils ont été dessinés s’assemblent en un nouveau dessin aux couleurs vives. L’idée est lancée, la route est tracée et nous emmène aux détours des chemins à une réflexion sur le motif et son mode d’apparition, son support et ses typologies visuelles pour arriver plus tard à une étude sur son mode de reproduction avec notamment l’utilisation de la sérigraphie – référence sous-jacente aux procédés industriels de la signalétique urbaine.

    On le constate déjà, les pistes à explorer sont multiples et le sujet initial atypique. Les normes routières codifiées s’ouvrent aux enjeux collectifs de la représentation et s’immiscent dans l’art, ayant comme finalité commune leur impact visuel sur l’individu et les répercussions inconscientes qu’elles engendrent. Formes clairement délimitées, vocabulaire propre à un effet direct, mode d’appropriation transversal… l’art et la ville ne font qu’un pour questionner de manière toute personnelle et poétique les systèmes qui nous régissent. Une multitude de renvois complices surgit et même la dimension personnelle de l’artiste n’est pas en reste. En effet, certains profils d’écoliers ou d’ouvriers des voiries se transforment en autoportraits (2002) et se multiplient à l’infini pour créer un étonnant papier peint où formes et couleurs s’entremêlent jusqu’à amener la vision à saturation.

    Le tableau se dédouble, la foule se fait de plus en plus omniprésente. De traits graphiques, on passe à une image plus picturale où les plans colorés questionnent le dessin précis et le subjectile qui les a vu naître (2002-2004). On tourne autour de la question sans y apporter de réponse définie, tout est en progrès. La réflexion s’établit sur l’ensemble. Des allers-retours s’établissent au sein d’un propos plastique. Même le type de peinture n’échappe pas à la problématique : certains tableaux reprennent les caractéristiques phosphorescentes ou réfléchissantes des panneaux signalétiques issus de l’industrie. Leurs effets sont peu perceptibles de prime abord, mais l’attention soutenue sur la toile convoque la réalité sous-jacente, la surprise est au bout de l’observation. Les œuvres se parent de mille atours scintillants au gré de la lumière, à l’image aussi du miroir-puzzle (2003) déclinant de multiples façons les ombres projetées. La vision se trouble, l’idée d’une figuration se dissout. Ici, ce n’est plus l’image qui prime mais son histoire perceptive, sa compréhension en tant que formes et couleurs. Une force d’abstraction se lie à la lecture narrative première.

    À y regarder de plus près, ce grouillement incessant donne le tournis, la perception devient mouvante. Au départ, les travaux étaient statiques et pas à pas, la mobilité s’est intégrée au sein de la production. Il faut aller pénétrer dans l’image, s’intégrer dans le flux pour mieux le percevoir. Le regard se doit d’être actif tout comme le motif. Les diverses réalisations sortent du cadre et viennent à nous, à l’image du code-barres (2005-06) posé contre le mur ou en lévitation dans les airs. L’aspect tridimensionnel côtoie la surface plane, les pistes se brouillent à nouveau…
    Nicolas Grimaud oscille entre l’image et la dynamique des êtres transposée dans la prise de possession de l’espace, il se joue des rapports entre le support et la surface par une multiplication de techniques et de moyens mis en œuvre allant parfois jusqu’à la symbiose de ceux-ci tels les écrans sérigraphiques devenus toiles tendues (depuis 2004). Les genres fusionnent et s’émancipent de tout carcan, la réflexion s’étend du questionnement de la mimésis au problème de la production et du détail technique. Il accentue pas à pas la dématérialisation des personnages qui deviennent mi-réels, in fine, par leur taille humaine et leurs profils précisément personnalisés (dû à l’usage de contours photographiques découpés et manipulés par infographie). L’apparition, de temps en temps, de prénoms typographiés vient renforcer plus avant cette individualisation des silhouettes et simultanément devenir signe. Les échelles et les perspectives sont toujours tronquées, les matériaux recyclés… Bref, la surenchère fait force de loi.

    L’artiste multiplie dans sa pratique les modes d’approche et de formulation afin de mieux les analyser, pour mieux les ré articuler en une démarche cohérente de recherche à jamais inassouvie. Une forme d’engagement, au cœur de cette démarche, que l’artiste fonde sur la conscience avisée d’un travail à remettre sans cesse en question. Un résultat qui se situe entre figuration et abstraction, entre le développement graphique et la chaleur des couleurs et cela, en toute autonomie esthétique.

    Catherine Henkinet, 2007

    visite : « Lignes de Mire » à la galerie BORTIER